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Mercredi 25 Novembre

Hatayspor - De la DH aux portes de la sélection du Maroc, Rayane Aabid raconte son incroyable parcours (exclu Madein)

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Hatayspor - De la DH aux portes de la sélection du Maroc, Rayane Aabid raconte son incroyable parcours (exclu Madein)
Rayane Aabid, sous les couleurs de Béziers en 2018 EXCLU MADEIN

Méconnu du public français, Rayane Aabid a pourtant un parcours hors du commun qui mérite de s'y attarder. Le milieu de terrain marocain, qui n’est pas passé par un centre de formation, a pourtant gravi les échelons de la DH à la Ligue 2 à la sueur de son front. Aujourd’hui, il s’éclate depuis un an avec Hatayspor, avec qui il a accroché la montée en SüperLig cette saison.

Avant l’entretien, son agent, Frank Welfringer, nous a dévoilé ses principales caractéristiques : "Il s’adapte a chaque niveau où il joue. Rayane est un joueur et un homme intelligent, il se met très vite au niveau des exigences qui font le haut niveau. C’est pour cela que la sélection marocaine est importante a ses yeux". Aabid, quant à lui, nous a offert un entretien en longueur sur son parcours, l’importance de la tactique dans le rôle du milieu de terrain, son style de jeu et son ultime objectif : une sélection avec le Maroc.


MadeInFOOT : Rayane, vous êtes aujourd'hui en SüperLig avec Hatayspor, mais votre parcours est assez atypique. Pouvez-vous nous le raconter ?
Rayane Aabid : "J'ai un parcours assez atypique, oui. Je n'ai pas fait de centre de formation. J'ai arrêté le foot à l'âge de 18 ans. J'ai repris ensuite, j'ai gravi les échelons petit à petit. De la PH à la Ligue 2 avec Béziers. L'année dernière, j'ai rejoint la deuxième division turque et Hatayspor. On a été champions de deuxième division et maintenant on est en SüperLig."

Il y a cinq ans, vous étiez encore amateur et vous étiez sur les marchés...
"J'avais arrêté le foot. Au lieu de ne rien faire, j'aidais mon père sur les marchés. Quand j'étais plus jeune, j'avais un bon potentiel et tous les joueurs de mon équipe étaient partis dans des centres de formation, à Lille, Lens, etc. Moi j'étais resté là, ça m'a mis un coup à la tête et j'ai arrêté le foot".

Pourquoi n'avez-vous pas rejoint de centre de formation ?
"Peut-être le comportement. À cette époque là, j'étais un petit peu turbulent. Je ne vois que ça. Je faisais quelques bêtises (rires). Quand j'ai vu tous mes potes partir, j'ai dit stop."

Ce passé vous permet-il, aujourd'hui, de prendre du plaisir sur un terrain ?
"Ça y contribue forcément, surtout mentalement. Quand j'ai repris le foot, je me suis dit que je devais maintenant gagner ma vie. J'avais un petit potentiel mais honnêtement, je n’aurai jamais pensé en arriver là un jour. J'avais des qualités mais je ne pensais pas jouer en SüperLig ou en Ligue 2. À chaque fois que je montais d'un cran, je disais à mon père la première semaine : 'lui il est fort, untel est très fort' et une semaine après j'étais à leur niveau. J'ai un temps d'adaptation rapide. Quand j'ai repris, je ne me suis fixé aucune limite pour aller toujours plus haut."

Au final, vous êtes conscient que tout peut aller très vite dans le football...
"Bien sûr ! Aujourd’hui, tout est beau, tout est rose mais je suis passé par des périodes difficiles dans ma vie, où rien n’allait. Soit je ne jouais pas, soit je ne m'entendais pas avec le coach... Donc toutes ces expériences font que j'ai une vision du foot différente de celle d’autres joueurs qui peuvent être dans le circuit depuis x années. Je prends année par année, je fais attention à ce que je fais, ce que je dis, car je sais que ça peut s'arrêter à tout moment. Je profite aussi de toutes ces choses qui m’arrivent..."

Vous avez énormément progressé sur l'aspect tactique ces dernières années. Est-ce nécessaire, selon vous, que le cerveau prenne le dessus sur l'aspect physique pour pouvoir avoir une longue carrière au milieu de terrain ?
"Je suis totalement d'accord. Je n'ai pas été formé dans un club professionnel donc jusqu'à l'âge de 23, 24 ans et mon arrivée en National, je n'avais pas bossé l'aspect tactique. Avant ça sur le terrain (il souffle), c'était la rue (rires). Je ne jouais que quand j'avais le ballon. J'étais à des années lumières du travail tactique. Mais quand je suis arrivé à Béziers en National, c'est là que je me suis intéressé à cet aspect tactique. C'est avec le coach Mathieu Chabert, aujourd'hui à Bastia, que j'ai commencé à travailler tactiquement. Je suis à un âge où je suis au top de ma forme physique mais ce sera bénéfique dans les années à venir. Donc bien sûr que c'est important de travailler tactiquement."

En Turquie, vous êtes positionné dans un double pivot. Cela vous a aussi poussé à travailler encore plus…
"Quand je suis arrivé en Turquie, ils m'ont mis dans le double pivot au milieu mais ce n'était pas prévu ! On devait jouer à trois milieux avec une pointe basse et je devais être l'un des deux numéros 8. Résultat, j'ai dû tout retravailler tactiquement car je n'étais pas habitué à jouer qu'avec un seul coéquipier. J'ai aussi travaillé l'aspect défensif et maintenant cela me permet d'avoir une autre corde à mon arc. Je défends beaucoup plus, je récupère beaucoup plus de ballons. J'ai aussi cette capacité à me projeter vers l'avant avec mes qualités techniques. J'ai beaucoup progressé sur ces domaines là. Mais la tactique franchement... Quand t'es jeune, tu ne te rends pas compte que la tactique fait tout sur le terrain. Quand on dit qu'un joueur a de l'expérience, c'est ça ! Quand t'es jeune, tu cours partout et n'importe comment, mais le footballeur expérimenté va courir un kilomètre. Mais ce kilomètre est utile."

Malgré ce milieu à deux, vous êtes un maillon offensif important pour Hatayspor. Les consignes sont-elles différentes en Turquie ?
"En Turquie, ils ont une autre mentalité qu'en France au niveau des deux numéros 6. En France, souvent, les deux 6 vont être des charbonneurs, des râtisseurs la plupart du temps. Ici, il y a un 6 charbonneur, récupérateur, et un qui est légèrement au-dessus et qui a un rôle de relanceur. Ça, tu ne l'as pas trop en France et c'est à ce poste que je joue".

Comment s'est passé votre repositionnement dans l'entre-jeu ?
"J'ai découvert le plaisir d'être dans l'axe à Béziers. Je jouais sur le côté et il y avait un problème avec le numéro 10 de l’époque. En match amical contre Montpellier, le coach décide donc de me mettre dans l'axe et j'ai kiffé (syc) être dans le coeur du jeu. Mais franchement le changement de poste s'est fait naturellement. Avec mon jeu, je suis plus à l'aise dans le coeur du jeu, je peux jouer en une, deux touches, je peux casser les lignes sur une passe. Je suis heureux à ce poste là, je suis bien. Je touche aussi beaucoup plus de ballons. Quand t'es sur le côté, tu dépends beaucoup de ton coeur du jeu car tu n'auras aucun ballon si le milieu se fait manger. Mais dans le coeur du jeu, c'est toi qui est sur la première relance. Si tu ne fais pas le job, si tu ne trouves pas la passe qui casse une ligne, l'attaque n'a pas de ballon."

Quels ont été vos outils pour vous adapter à ce nouveau poste ?
"Quand je suis arrivé et qu'on m'a dit que j'allais jouer 6, j'ai eu une discussion avec le coach de l'époque pour qu'il m'explique ce qu'il attendait de moi. Il m'a montré des vidéos d'un joueur de la D2 pour que je m'en inspire. On a fait 3, 4 semaines de vidéos où il me disait : 'voilà ce que j'attends de toi', 'tu dois te placer comme ça', 'regarde comment tu dois défendre'. On a beaucoup travaillé à l'entraînement. La vidéo, on en fait énormément en Turquie ! À Béziers déjà, j'ai pu travailler avec Selim Errif, qui est aujourd'hui à Montpellier. Il était très très fort. Il nous faisait des vidéos de nos adversaires, de nos déplacements. Mais en Turquie, c'est abusé ! Ici, on a trois séances vidéos dans la semaine : une séance sur le dernier match, une sur le prochain adversaire et une sur ce que le coach attend de toi. Ça dure 30, 45 minutes à chaque fois. Ces séances me plaisent. En amont, le club t'envoie aussi un message avec tes statistiques du match précédent, le nombre de ballons touchés, etc... J'aime bien regarder ce que j'ai fait, regarder mon adversaire un petit peu, si il est droitier ou gaucher, ses déplacements, sa manière de jouer… Et ça, tu le ressens dans le match. Le coach (Ömer Erdogan, ndlr) est pointilleux sur les vidéos, il te montre les tout petits détails. C'est un ancien défenseur et on le ressent sur l'équipe : trois matchs, zéro but. C'est un record en SüperLig (pour le 4ème match, réalisé après l’entretien, Hatayspor a encaissé une lourde défaite 0-6, ndlr). J'ai une très bonne relation avec lui. Lui c'est la rigueur défensive et offensive. Il attend des choses, il demande des courses que ce soit pour les attaquants ou la défense et si tu ne les fais pas, c'est rédhibitoire."

Quelles sont les statistiques que vous regardez absolument après un match ?
"J'accorde une grande importance aux statistiques, surtout sur le taux de passes réussies dans la moitié de terrain adverse. Les passes vers l'avant aussi, car faire des passes sur le côté, ça va deux minutes. Le club m'envoie mes passes réussies sur la deuxième moitié de terrain, le nombre de duels gagnés dans la partie adverse, le nombre de passes clés. Aujourd'hui, dans mon jeu, j'essaie d'avoir des prises de balles vers l'avant, des prises de balles qui cassent les lignes. J'essaie de faire ça, de me rapprocher de ça car j'ai toujours râlé sur les milieux qui jouent latéralement ou vers l'arrière. J'aime beaucoup jouer vers l'avant. Dès que je peux, je fais une passe pour avancer..."

Avec Hatayspor, vous avez décroché la montée après 53 ans avec un titre de champion à la clé ! La crise épidémique liée au coronavirus vous a empêché de fêter ça avec les supporters...
"La seule zone d'ombre depuis mon arrivée en Turquie, ce sont ces matchs à huis clos. Les derniers matchs de la saison passée, quand on monte en SüperLig, étaient à huis clos. C'était déjà la folie mais si il y avait les supporters... J'ai vécu un truc de fou, il faut le voir pour le croire. C'était incroyable ! Je savais qu'il y avait de l'ambiance, mais pas autant. Quand j'ai vu le calendrier pour cette saison, j'ai prié pour ne pas jouer Galatasaray, Fenerbahçe ou Besiktas chez eux. J'étais dégoûté de jouer le Fenerbahçe chez eux très tôt. Les ambiances, rien qu'en D2, c'est exceptionnel. C'est vraiment un truc de fou. Des fois, tu sors d'un match, tu prends un doliprane tellement le stade siffle avec 15 000, 20 000 spectateurs. Je ne comprenais pas au début, je me demandais ce qu'il se passait et je me disais que c'était la chaleur. Mais en fait non !"

Comment se passe la reprise du foot en Turquie ?
"Ça n'a rien à voir avec la France. Depuis le début de la pandémie, vers le mois de mars, il y avait des masques gratuits, le gel hydro-alcoolique gratuit. Les tests étaient aussi gratuits pour tout le monde. Nous, on se fait tester toutes les semaines avant les matchs."

Votre équipe a fait un excellent début de saison avec 7 points en 4 matchs, dont un 0-0 face au Fenerbahçe à l’extérieur. La direction s'est donnée les moyens avec un gros recrutement (Mamé Diouf, Noss Traoré, Ruben Ribeiro). Comment sentez-vous cette saison ?
"C'est vraiment costaud. La direction n'a pas rigolé, elle a ramené du lourd. Les dirigeants voulaient se maintenir à l'aise, et être dans la première partie de tableau. On a bien commencé. Avec le nouveau coach, on travaille tactiquement, c'est vraiment rigoureux et on est une équipe chiante à manoeuvrer. On concède rien comme occasions, on se projète aussi vraiment bien offensivement. On a des bons joueurs."

D'un point de vue personnel, vous êtes aux portes de la sélection marocaine. Cela doit être un sujet de discussion avec votre coéquiper Munir, qui est international marocain. La sélection est-elle importante à vos yeux ?
"Je parle beaucoup avec Munir, j'ai une très bonne relation avec lui. Je l'ai très bien accueilli quand il est arrivé. Humainement, c'est une bombe atomique, un très bon gars. Tout s'est fait au feeling. On parle beaucoup de la sélection, de son expérience. C'est un des plus anciens de la sélection. Il a joué la Coupe du Monde, donc on en parle. Pour ma part, je pense que la sélection viendra par la performance sur le terrain. Avoir des amis là-bas, ça facilite l'adaptation mais ils ne peuvent rien faire. Le terrain parle, il faut continuer à faire des bons matchs. Et si j'ai un jour la chance d'être appelé, on donnera le maximum ! Pour l'instant, je n'ai pas de contact avec le sélectionneur mais la saison vient de commencer, je n'ai joué que trois matchs."

Mais est-ce un objectif personnel ?
"Au vu de ma carrière, il n'y a plus rien qui m'étonne. Tout peut arriver si tu y crois et que tu travailles fort. Tout passe par les bonnes performances. Si tu travailles fort avant, ça paiera. Si ce n'est pas maintenant, ce sera peut-être dans six mois. Mon objectif, à titre personnel, bien sûr que c'est la sélection. Il n'y a rien de mieux au monde que d'être appelé par son pays d'origine. Il y a des prochaines échéances qui arrivent. C'est un de mes objectifs, je fais tout pour y arriver. C'est sûr que le fait que Munir soit là facilite un peu. Ils vont regarder ses matchs et automatiquement ils vont me voir jouer. Ils ont un oeil sur moi, je le sais, mais à moi de continuer. C'est à moi d'aller la chercher. Il y a encore un rassemblement en novembre avant la CAN, on verra…"